Randonnée nordique dans les montagnes ardéchoises Les Estables-Sagnes et Goudoulet et retour

, par  Alain Fulchiron

La météo, optimiste, annonçait une tempête ardéchoise, ce qui signifie, pour les initiés, quelques jours de grand beau et de ciel bleu. C’est pourquoi quelques adeptes de la confrérie de la "Maocho" décidèrent derechef de pérégriner skis aux pieds, sur le plateau ardéchois. Rendez-vous fût donné au pied du Mont Mézenc, dans le village des Estables. Les Estables pourrait passer pour une charmante et paisible bourgade. Pourtant il n’en est rien. En effet, une loi scélérate y a cours qui rend les départs de randonnée laborieux. Imaginez le grand bonheur que ce serait d’acheter des croissants chauds à la boulangerie du bourg et d’aller les manger douillettement installé devant un chocolat fumant dans la salle désuète du bistrot en face de l’église. Et bien NON ! La taulière du dit bistrot consentit bien à nous servir les chocolats chauds, mais, telle une douanière pointilleuse elle refoula nos croissants en vertu d’une loi qui restreint la libre circulation des viennoiseries dans cette enclave extra européenne. Ainsi put on voir, en ce petit matin glacial, les susnommés adeptes, assis sur un petit muret, la chandelle au bout du nez en train de se transformer en stalactite de glace, grignoter des croissants qui n’étaient plus chauds du tout.

Avant de sombrer dans une hypothermie définitive, les adeptes se secouèrent un bon coup et, foin des récriminations, le départ fut décidé à l’unanimité. Neige, douce, paillettes de givre devant le soleil levant, crissements légers des skis, buée aux lèvres, horizon bleuté, c’était comme dans les revues sur papier glacé.

Certes notre frère Lulu avait bien quelques menus soucis avec ses planches (modèle 1930, rectifiées en 1950, améliorées en 1960, rafistolées en 1970, recollées en 1980). Justement la qualité de la colle des années 1980 laissant à désirer, la semelle manisfesta dès les premières glissades une grosse envie d’indépedance vis-à-vis du reste du ski. La propension de ces semelles indépendantistes à ressembler à une gueule de crocodile rendait la progression quelque peu délicate, surtout en descente. Le chatterton, le câble électrique, la ficelle de botte de foin se montrèrent décevants. Les clous de charpentiers furent un moment envisagés mais la glisse risquait de s’en ressentir. Finalement quelques jurons et récriminations spécialement choisis pour cette occasion, s’avèrent une réparation efficace et moyennant quelques écarts parfois grands et quelques sauts périlleux avec double vrille arrière notre frère le plus cher arriva à destination.

Tout aurait pu continuer de cette manière idylliquement glissante...
Quellle puissance descendue au Panthéon des divinités du ski, (est-ce Saint-Rossignol, Saint-Fischer ou Saint-Salomon ?) décida brusquement d’instiller le doute dans les certitudes cartographiques qui avaient jusque là nourri, sans coup férir, le sens de l’itinéraire de nos skieurs magnifiques ? Toujours est-il qu’une intersection perfide se présenta devant nos spatules. Tout indiquait manifestement qu’il fallait continuer tout droit, plein sud. Qui a eu, à cet instant, l’idée hautement répréhensible de sortir la carte ? Par esprit de charité cafeuse nous ne donnerons pas la réponse car il mérite d’être frappé d’excommunication honteuse du club.

Or donc, après de longues délibérations azimutaires, tout le monde admit, contre toute logique, que l’itinéraire gagnerait en pittoresque en suivant, à gauche de ce petit chemin creux, sympathique, mais surtout descendant ! Et notre petite troupe de se laisser benoîtement glisser dans une neige poudreuse à souhait. Il nous fallut bien quelques hectomètres de béates descente avant de nous apercevoir que, chose curieuse et inexplicable, nous tournions le dos à notre destination initiale. Donc recarte et repalabres quant aux points cardinaux qui changent d’orientation sans avertir (phénomène propre à la montagne ardéchoise). Remonter ce que nous venions de descendre faussement !! Vous n’y pensez pas ! (c’était jouable en 10 minutes).

En suivant l’index de celui qui tenait la carte, chacun convint qu’une variante avantageuse s’offrait à nous, il était temps d’assouvir notre soif d’aventure. Comme dans les comédies, au début, tout va bien. Nous contournons allègrement quelques buissons et bosquets. Mais progressivement et sournoisement, la pente s’accentue jusqu’à devenir proche de l’inclinaison de la "rampiôle" (incertitude sur l’orthographe, terme technique utilisé essentiellement dans une région reculée du Forez appelée Sail-sous-Couzan, importé au CAF par notre camarade Lulu et qui désigne une déclivité déraisonnable). Mais il faut plus pour contrecarrer notre détermination farouche. A partir de cet instant la comédie de "baragnasses" (autre terme à chercher dans le dictionnaire du parler inextricables). Toujours animés d’un sens de l’orientation sans faille nous pénétrons, tel le sanglier dans son hallier, au coeur de ces rampiôles baragnassées, guettant la moindre clairière.

Les géographes avertis savent que dans les rampiôles, l’érosion estivale creuse des ravinements profonds. Ce que les géographes ignorent par contre, c’est que l’hiver la neige s’accumule dans ces ravins. Le soleil aidant, cette neige se transforme en un épais patia dans lequel on peut s’immerger jusqu’au cou. C’est ce que nous fîmes. Les corbeaux rigolards qui ravitaillent habituellement ces contrées reculées purent se gausser du spectacle pitoyable de spatules emmêlées, de sacs à dos accrochés dans les branches, des bâtons plantés cruellement dans les mollets de celui qui pratique la brasse coulée, la bouche pleine de neige, de skieurs d’habitude émérites embrassant sans vergogne des troncs d’arbres moussus et de bien d’autres facéties. Si les dits volatils ne c’étaient pas pudiquement bouchés les oreilles de leurs ailes apeurées, ils auraient pu enrichir leur vocabulaire de quelqeus "nom de ..., rognetudju, mille sabords" et autres invictives désobligeantes à l’égard de la nature innocente et des cartes ardéchoises pleines d’erreurs. Peste soir de l’IGN !

Au moment où nous commencions à "faire du mazout" (autre terme important et coloré de la mythologie luluesque) un miracle advint, sans doute à l’instigation de Sainte Eulalie dont nous traversâmes quelques heures plus tard le village qui porte son nom. Alléluia !! Une balise salvatrice rouge et blanche typique des géerres (parfois aussi nommés GR) apparut sur un arbre. Penauds et déconfits nous embrassâmes à tour de rôle le tronc miraculeux qu portait la balise, en chantant des louanges à Sainte-Eulalie.

C’est alors qu’un voeu unanime monta haut dans le ciel ardéchois et ressouda nos volontés un moment dispersées. "ON A FAIM". Une ruine accueillante nous permit alors de nous décharger des kilos de neige superflus accumulés dans nos chaussures, nos gants, nos cols et qui commençaient à nous humidifier.

Le calme survint donc après la tempête et on n’entendit plus que le bruit des bouchons, le glouglou du gros rouge qui s’écoulent dans les gosiers desséchés et le froissement sympathique du papier aluminium enveloppant le tissu (de canard ? comprenne qui pourra). Chacun jura, la bouche pleine, qu’il ne consulterait plus jamais une carte et se fierait désormais à son pif, utilisé comme boussole. Les extrémistes brûlèrent même en un autodafé vengeur le précieux document IGN. Bien nous en prit, puisque quelques heures et quelques gamelles plus tard, mais en tout cas sans se perdre, la glorieuse cohorte cafiste fit son entrée (pas triomphale parce que le village était désert) dans ce haut lieu de la gastronomie ardéchoise qu’est Sagnes et Goudoulet. Auparavant, voulant tester les capacités amphibies de mon équipement haut de gamme, j’avais fait, skis aux pieds quelques mètres dans un ruisseau avec de l’eau jusqu’aux genoux après que la glace m’est perfidement trahi. (Qui a dit que je suis gros ??)

Outre son gîte accueillant, la charmante et reposante de Sagnes et Goudoulet détient depuis des temps immémoriaux une recette secrète qui semble descendre sans détour de la table de nos ancêtres. La "MAOCHO" (imprononçable pour qui n’est pas issu depuis sept générations de la montagne ardéchoise). Par contre, si on peut pas valablement la prononcée, on peut la manger, et alors là, ça vous console immédiatement de toutes les rampiôles et baragnasses rencontrées dans la journée. Je peux seulement vous donner la liste des ingrédients qui entrent dans la composition de ce plat léger...mais qui, cependant, tient au ventre : estomac de cochon, chou hâché, chair à saucisse, lard, ail, oignons, pruneaux, carottes, pommes de terre, le tout cuisant environ 8 heures !! Et servi avec un petit vin de pays gouleyant. Vous comprenez que le lendemain les premiers kilomètres du retour se font sur un rythme quelque peu poussif. Heureusement les cafistes sont de vrais sportifs et cahin caha nous avons regagné les Estables en vérifiant au passage que la Loire prend bien sa source au Mont-Gerbier-de-Jonc ainsi que nous l’ont rabâché nos biens aimés instituteurs.

(En dernière minute, nous apprenons que le musée des antiquités sportives vient de s’enrichir d’une vénérable paire de skis que les spécialistes peinent à dater avec précision ; merci au généreux donnateurs monsieur L.L.)